La mémoire du mal
A propos de "Demain tu comprendras"
Amos Gitaï nous a passionnés quand il nous racontait lhistoire dIsraël, avec des images sans complaisance Kippour, Yom-Yom, Kadosh, qui lui ont valu dêtre détesté par les bigots et indésirable dans son propre pays. Réconcilié avec son peuple, Gitaï continue à montrer des choses très dérangeantes (la traite des blanches dans Terre promise, la frontière entre Israël et la Palestine dans Free Zone). En même temps, il devient un cinéaste international sauf que lorsquil se coupe par trop de ses racines israéliennes, lorsquil veut jouer au petit intello germanopratin, ça donne lépouvantable nanar quest Désengagement, où, pendant la première moitié du film, on cherche des yeux la sortie. Cest dire quon attend Plus tard tu comprendras avec inquiétude. Bon, même si le film est globalement réussi, Gitaï linternational re-donne dans le chichiteux (au moins il ny a pas lépouvantable Binoche, mais dexcellentes comédiennes), use et abuse des travellings arrière, des oppositions lumière obscurité, ce nest pas que ce soit mal mais lhistoire quon nous narre est tellement forte quon se passerait bien de ces enjoliveurs. Au moment de la fin de vie de sa mère, Victor /Jérome Clément (Hippolyte Girardot) se demande comment sa mère a pu vivre sa vie de bourgeoise épanouie et élégante, épouse dun catholique, mère de deux petits baptisés, dans lappartement même de ses parents, juifs russes arrêtés en zone libre et morts en déportation. Sa confusion saccroît au moment des obsèques ; on lui demande de dire le Kaddish, à lui, catholique ; sa sur c.a.d Catherine Clément (Dominique Blanc) le ferait sans doute plus facilement mais cest une femme : cela ne lui appartient donc pas tandis que dans la pièce à côté, lami pharmacien fulmine contre ce rabbin qui se révèle le pire des réacs. Pourtant, peu de temps avant, lhéroïne a emmené ses petits-enfants, les enfants de Victor donc, à la synagogue, et leur a révélé cette histoire de famille. Jeanne Moreau est merveilleuse (elle nous fait oublier Mahaut dArtois, la mégère hystérique que lexécrable Josée Dayan lui avait fait interpréter et quon a, hélas, revu à la télévision). Par contre, le personnage de Victor est un peu excessivement théâtralisé. Car nous autres, spectateurs, nous comprenons assez bien ce silence des survivants ; vivre une vie anesthésiée empoisonnée par le souvenir du passé, cela veut dire que les autres ont gagné. Ce silence on le retrouve dans bien des circonstances, chez les anciens combattants dAlgérie par exemple : le pire mal quon puisse faire aux méchants, cest de les oublier. Au-delà du problème juif, ce film jette un regard passionnant sur toutes les familles muticonfessionnelles. Oui, on espère quil sera largement regardé.