The reader
Stephen Daldry a déboulé dans le paysage filmistique avec l'inattendu "Billy Eliott", qui donnait un sacré coup de jeune, de frais au cinéma. A enchainé avec le superbe "Hours", plus sophistiqué, très littéraire. Avec "The reader", histoire sulfureuse, difficile, on est maintenant très loin du consensuel. Ce film inspiré d'un livre de Berhard Schlink a été produit par Minghella et Pollack -rien que cela.
On peut dire qu'il s'agit d'une histoire d'échange de culpabilité. Michaël, au seuil de l'adolescence, s'éveille à l'amour avec Hannah, rencontrée par hasard, receveuse de tramway -une femme énigmatique beaucoup plus âgée que lui, d'ailleurs, lors d'une de leurs randonnées, on la prend pour sa mère. En échange, que demande-t-elle? Qu'il lui fasse la lecture. Et il lit, il lit tout, de l'Odyssée jusqu'à la Dame au petit chien de Tchekhov en passant par des histoires de pirates. Et puis, un jour, subitement, elle disparaît. Le spectateur sait qu'elle disparaît parce que l'administration des trams, satisfaite de son employée, lui a proposé un emploi de bureau... Kate Winslet, pas maquillée, vite vieillie, enlaidie, paye de sa personne -elle est magnifique.
Quelques années plus tard, Michaël est avocat stagiaire et doit assister à un procès en compagnie de quelques autres stagiaires et de leur prof (Mon Dieu! Bruno Ganz est un vieux monsieur maintenant! Ben dites donc, ça nous rajeunit pas). C'est le procès de cinq geôlières SS, comme tant d'autres criminels, à la fin de la guerre, elles se sont fondues dans l'anonymat de la vie civile, anonymat dont elles ne sont sorties qu'à la faveur de la parution d'un livre d'une rescapée qui les met en cause. Parmi ces femmes: Hannah. Ses compagnes l'accusent d'être la chef du groupe. En témoigne un compte rendu écrit de sa main, le compte rendu de la mort de tout un convoi de prisonnières brulées vives dans une église bombardée.
Michaël ne s'en remettra pas. Sa vie d'homme, sa vie affective d'homme vite divorcé, de père absent, est misérable. Ecrasé sous le poids de cette double culpabilité. Culpabilité de s'être éveillé à la vie sexuelle avec un monstre -car Hannah en est un, il suffit de l'écouter. Pourquoi avoir choisi les SS? Parce qu'elle était mieux payée qu'en restant ouvrière chez Siemens. Pourquoi avoir laissé mourir ces femmes, d'une mort atroce? Mais parce qu'elle était engagée pour garder les prisonnières, et qu'il était hors de question d'ouvrir la porte de l'église et de les laisser s'échapper! Oui, un monstre, un de ces monstres ordinaires auxquels les procès nous ont habitués, qui n'ont fait qu'"obéir aux ordres". Et culpabilité de n'avoir rien dit: seul à savoir que cette femme qui ne savait ni lire, ni écrire ne pouvait avoir rédigé le compte rendu, ne pouvait donc être le chef, ne méritait pas cette perpétuité (les autres ne prennent que quatre ans) mais le faire savoir était réveler le premier secret honteux.... Le jeune David Kross est totalement crédible, et Ralph Fiennes, qui incarne Michaël adulte, est plus beau que jamais, avec la clarté de ses yeux infiniment tristes...
Alors, au fil des ans, pour se racheter, il va dire, dire tous ces livres, les enregistrer sur des cassettes qu'il envoie à la prison, et elle, comparant les mots entendus avec les signes mystérieux imprimés sur les pages, va apprendre à lire, toute seule. Mais, malgré les livres, sans jamais comprendre sa culpabilité. On le sait, ce n'est pas la connaissance qui rend meilleur, au vu du nombre d'intellectuels engagés en soutien de la folie hitlérienne. Si Hannah avait su lire plus tôt, elle eût sans doute fait les mêmes choix, et quand Michaël lui demande "mais en prison, tu n'as donc rien appris?" elle répond "j'ai appris à lire..."
Echange de culpabilité...
Putain de beau thème! Putain de beau scénario! Putain de beau film qui se promène toujours sur le fil du rasoir, flirte perpétuellement avec le danger. Car, d'une certaine façon, comment ne pas le trouver pathétique, ce monstre ordinaire des années de cendre, cette jeune femme qui a tant honte de son illettrisme qu'elle préfère tout perdre -plutôt que de l'avouer? Daldry est d'ores et déja un grand. Et il n'a pas cinquante ans!